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Depuis 2012, l'artiste qui se cache derrière le projet Carpenter Brut a su se faire un nom au-delà des frontières françaises, se lançant après une première trilogie à l'assaut de la scène avec depuis 2015 une grosse centaine de concerts à son actif. Déjà adepte de son électro ultra-référencée, j'ai découvert que c'était en plus de cela un gros fan de Tool. Comment dans ce cas ne pas me rapprocher de lui afin de lui proposer une interview ?

Je ne suis pas branché Justice ni French Touch en général, mais je ne peux par contre m'empêcher de parler de Big John que j'adore. Désolé donc de revenir tout d'abord une fois de plus sur lui, mais voilà... qu'évoque-t-il pour toi au point que tu aies voulu reprendre son patronyme ?

Frank B. Carpenter :
Alors tout d’abord, Carpenter Brut vient du champagne Charpentier Brut. Un jour, j’étais avec des amis dans un bar, et il y avait une ardoise au mur près de notre table où étaient affichées des boissons du moment, dont cette marque de champagne. Avec les potes, on a juste traduit et ça a donné Carpenter Brut. En effet, on peut y voir le clin d’œil à John Carpenter, sinon la "blague" n’aurait pas été drôle. Ensuite pour te répondre, ce que j’ai toujours admiré chez lui, c’était sa façon "système D" de faire ses films, c’est-à-dire que sans aller chercher des dizaines de millions de budget (qu’il n’avait pas d’ailleurs), il arrivait à faire des films de haute qualité en bricolant par ci par là. De plus, il composait lui-même les B.O. Bref, une telle implication du début à la fin inspire le respect.

As-tu eu un retour de sa part sur ce que tu fais, lui qui parle en introduction au titre "Tech Noir" de Gunship que tu as remixé ? Perturbator a lui eu l'occasion de faire sa première partie, et le format ciné-concert ne l'a pas emballé ; cela l'a même gêné de jouer devant son public. Cela t'aurait branché, toi ?

Non, je n’ai eu aucun retour de sa part ; je ne crois pas qu’il sait que j’existe. [rires]
Si jouer devant son public m’aurait plu ? Bonne question ; je pense que oui. Après, clairement, tu te doutes bien que le public est là tout acquis à la cause de John Carpenter, et en tant que première partie il faut décupler d’efforts pour faire bouger leur tête.

Sinon j'ai été surpris d'apprendre qu'à la base tu n'y connaissais rien en musique électro et que tu as appris sur le tas ! (mais tu t'étais déjà formé en autodidacte pour travailler dans le son en studio et en live)

Oui, disons que ma "scène" n’est pas l'électro. J’ai découvert cette scène-là par Justice, Sebastian et un peu de Gesaffelstein. J’ai bien aimé certains morceaux de Justice, car leur son est plus "rock", et que contrairement à d’autres artistes électro, ils ne se contentent pas de boucles à répétition. C’est d’ailleurs ce qui me saoûle le plus dans ce genre musical : les boucles. Au début quand t’écoutes un son, tu te dis "Ouais ça commence super, ça va être bien…", et passé 2 mins tu déchantes vite car le morceau se répète encore et encore, et en plus il dure 7-8 mins… la purge ! Bref, c’est aussi pour ça que j’ai choisi de composer mes morceaux comme des chansons, pour éviter ces répétitions.
Ensuite pour reprendre ta question, j’ai donc "pris des cours" sur le net via des tutos, et j’ai commencé à bidouiller dans mon coin, j'ai acheté des banques de sons, des samples, etc. Le fait d’être producteur/ingé son de métier m’a effectivement aidé, vu que j’ai toujours aimé découvrir du nouveau matos et m’informer sur les forums.

Ton inspiration vient (ou venait en tout cas) du cinéma et des séries TV, en particulier en reprenant tes mots "de tueurs en série, de femmes fatales et de zombies" ; quelles sont tes références en la matière ?

Comme beaucoup de gamins ayant grandi dans les années 80, j’ai développé une passion pour les films gore/slasher movies à la Vendredi 13, Halloween, Street Trash, Evil Dead, Maniac Cop, etc.
J’adorais les effets spéciaux, le maquillage ; d’ailleurs ado, j’étais abonné à Mad Movies et j’essayais de reproduire les maquillages que je voyais dans ce magazine. J'avais une véritable fascination pour le gore et pour tout ce qui peut faire peur. Du coup, je pense que c’est aussi ce qui a fait le lien avec le métal : son imagerie était, et reste toujours, assez liée au sanguinolent et à l’occulte.

J'aime aussi beaucoup les remixes que tu as faits, que ce soit pour Scattle ou d'autres, et cela m'a permis d'étendre mon horizon musical en la matière. Qui a contacté qui ? Est-ce un petit milieu dans lequel vous communiquez pas mal entre vous ?

Pour le remix de Scattle, ça s’est fait par le biais de la B.O. de Hotline Miami 2. C’est une demande qu’ont fait les créateurs du jeu : que chacun se remixe les uns les autres. Pour ce qui est de la communication entre les artistes, je ne peux pas parler pour les autres, mais de mon côté je suis assez solitaire. Non pas que je ne veuille pas communiquer, mais comme je suis souvent sur la route ou bien en train de bidouiller des sons chez moi, j’ai rarement le temps de communiquer avec qui que ce soit, de la scène ou autre.



Tu dois être encore plus sollicité maintenant, peut-être moins pour des jeux vidéos mais pour des remixes ou des BO ?

J’ai reçu des propositions de remixes ou de collaborations, mais j’en ai déclinés pas mal par faute de temps. Etant pas mal occupé par les concerts et aussi par la composition, je n’ai pas le temps de composer ou remixer pour les autres.
Là, je me concentre sur la B.O de Blood Machines qui est ma priorité des mois à venir.

Et n'écoutes-tu pas d'électro parce que tu souhaites t'en détacher comme les musiciens métalleux qui écoutent tout autre chose, ou bien cela ne t'a jamais fait vraiment fait tripper ? Quels sont d'ailleurs les groupes et/ou les albums qui t'ont scotché dernièrement ?

L’électro est un genre qui niveau compo s’essouffle vite avec les boucles à répétition. Je préfère les structures "chansons" avec couplet-refrain-couplet. J’en écoute très peu, voire pas du tout. Niveau métal, j’en écoute plus trop non plus, je suis plutôt du genre à rester coincé sur une radio glam rock 80’s que j’écoute quand je suis chez moi. Dernièrement, j’ai beaucoup écouté le dernier Ghost, et là j’écoute le dernier Night Flight Orchestra. Tu vois, rien de très extrême là-dedans.

Sinon qu'est-ce que cela a changé pour toi depuis que ton identité a été révélée ? En as-tu discuté avec Tobias Forge lorsque tu l'as rencontré ? (même si c'était d'un autre niveau le concernant)

Dans le fond, rien n’a changé pour moi. Et non, je n’en ai discuté avec personne, mis à part avec mon équipe. Concernant Tobias, on ne s'est pas parlé tant que ça, donc je n’ai pas eu l’occasion d’en parler avec lui, mais j’imagine qu’il a bien dégusté quand son identité a été révélée, même si c’était un secret de polichinelle. J’en veux surtout aux "journalistes" qui pour une seconde de gloire s’amusent à balancer ton vrai nom et casse tout le concept que tu as créé. Respect et journalisme, je n’ai pas l’impression que ces deux mots puissent encore aller ensemble. En tout cas, je sais très bien qui sont les personnes qui m’ont balancé, et je saurai m’en souvenir.

Souhaitais-tu ne pas révéler tes origines pour ne pas fausser la réception vis-à-vis de ce que tu voulais proposer ? De toute façon, on ne se refait pas, et ne penses-tu pas que les visuels, les musiciens qui t'accompagnent, etc., ont joué dans le fait que beaucoup de metalheads ont accroché à ton univers ?

Le fait de ne pas vouloir révéler ma véritable identité n’était pas dans le but de me draper de mystère ou un autre rôle à la con ; c’était surtout pour mettre ma musique en avant. Quand on fait de la musique au même titre que lorsque l’on écrit ou bien que l'on peint, savoir si tu t’appelles Pierre ou Dylan, ou si tu es roux ou blond importe peu. Je n’avais pas non plus envie de tomber dans le cliché systématique que t’imposent les médias et qui consiste à faire des photoshoots pour "vendre" un produit. Je suis là pour faire de la musique, pas pour vendre une paire de jeans.
Je pense que l’imagerie métal que véhicule Carpenter Brut par ses visuels, et le fait que sur scène nous soyons trois musiciens venant de cette scène, contribuent au fait que les metalheads aient accroché au délire. Après, je pense aussi que les métalleux sont friands d’imagerie gore et d’occulte, des thèmes récurrents des giallos et B-movies. Ma musique du coup les a peut-être interpellés dans ce sens.

Je connaissais déjà bien Adrien Grousset et Florent Marcadet à travers Hacride et Klone ; cela devait être évident de faire appel à eux après avoir travaillé si longtemps ensemble ?

Oui, c’était une évidence de faire appel à eux, déjà parce que ce sont d’excellents musiciens, que je les connais très bien, et aussi parce qu’on habite tous dans le même coin.

Sinon quand je suis tombé sur une interview vidéo de toi publiée en avril 2016, j'ai été heureux d'apprendre que tu aurais aimé faire quelque chose avec Maynard James Keenan ? Le suis-tu depuis longtemps et accroches-tu à tous ses projets ?

Oui, je suis fan (et je pense ne pas être le seul) de sa voix. Je pense que c’est un des meilleurs chanteurs actuels et qu’il est bien loin devant les autres. C’est aussi un personnage très charismatique, qui fait peur même. [rires] Alors oui, je rêverais qu’il fasse un featuring sur un de mes morceaux, mais je sais pertinemment que ça ne se fera pas car il est inatteignable. [rires]
Je le suis depuis les premiers Tool, et puis A Perfect Circle. Ses autres projets, je t’avoue que je ne les connais pas, je ne me suis vraiment jamais penché dessus, mais le peu que j’avais écouté ne m’avait pas laissé un souvenir mémorable.

Tool est je crois aussi pour toi une référence en matière de production, notamment le travail qu'a effectué David Bottrill avec eux.

Globalement, j’adore Tool : leur démarche, leur technique, leur musicalité et la production... cela reste unique dans le genre, et peu de groupes vont aussi loin. Dans un registre comparable, Pink Floyd est aussi une référence. Ils ont poussé tout ce qu’ils pouvaient au maximum. J’adore ce genre de groupes qui respectent l’Art et son public en essayant de pousser les choses jusqu’au bout. Du coup, concernant Tool, j’aurais du mal à faire une sélection des meilleures chansons de leurs albums. C’est quelque chose à prendre dans son ensemble, mais je pense que Lateralus a une production qui survivra aux années (et à d’éventuelles invasions zombies).

On retrouve d'autres points en commun je trouve entre toi et Tool, comme de mettre la musique en avant au lieu du musicien (même si tu n'en es pas arrivé à multiplier les déguisements) ou de vouloir à tout prix garder le contrôle artistique.

Oui, on peut parler de contrôle artistique en ce qui me concerne, vu que c’est moi qui le gère à 100%.
Ayant monté mon propre label, je gère tout de A à Z tant artistiquement que sur le choix des partenaires (distributeur, tourneur, etc.).

Comme eux enfin, tu as su aussi très bien t'entourer artistiquement avec Seth Ickerman, Førtifem, etc. Il y a d'autres artistes visuels avec qui tu aimerais collaborer ou que tu admires tout simplement ?

Oui, il y a des artistes que j’aime comme Derek Riggs pour son travail avec Iron Maiden, ou les artworks de Cannibal Corpse ; sinon dans un tout autre registre, j’aime beaucoup le travail de Jean-Luc Navette.
Depuis le début de Carpenter Brut, j’ai fait le choix de travailler uniquement avec Førtifem, avec qui j’ai une relation spéciale qui va au-delà de l’artistique, une réelle complicité. Les échanges entre nous sont très faciles, et artistiquement on est vraiment sur la même longueur d’onde. Ils ont développé l’identité visuelle de Carpenter Brut (le logo, c’est eux), et ont contribué à son identification. Et puis je suis du genre fidèle, je travaille quasiment avec les mêmes personnes depuis le début, du coup je ne vois pas pourquoi je changerais de crèmerie.

Tu es sorti du lot de la synthwave avec la dark synth (ou "metal dance"...). Leather Teeth était-il aussi en contre-réaction à ça, pour ne pas te retrouver enfermé dans une catégorie et déjouer les attentes ?

Je n’avais pas envie de refaire un "Roller Mobster" ou un "Le Perv" bis ; ce sont des morceaux que j’ai déjà faits, pourquoi en faire un remake ? j’avais envie de proposer quelque chose de nouveau, de sortir de ma zone de confort. Comme en plus je suis parti sur une nouvelle trilogie, il fallait que je mette en place mon histoire, celle de Bret Halford aka Leather Teeth, un étudiant timide, amoureux d’une fille qui l’ignore. Bret est fan de glam rock, et petit à petit sa transformation mentale puis physique va s’opérer. Il fallait donc que ce premier opus soit plus soft, gentillet et aussi un peu énervé, car on sent que dans la tête du jeune homme tout se bouscule au niveau des émotions : naïveté, émois amoureux, hormones en ébullition, frustration…



Perso je n'ai jamais été branché glam, et même si j'apprécie ton dernier album, il ne suffira pas à me réconcilier avec le genre. Qu'est-ce qui te branche au point d'en avoir repris certains codes ? Et est-ce que tu as du coup constaté un changement de réception avec des personnes qui ont décroché, de nouveaux fans ?

Quand j’étais ado et que j’écoutais du métal, le glam était un style honteux, beaucoup trop fun et décadent pour être pris au sérieux. Le métal, c’est pour les durs, les bonhommes, c’est violent et ça fait peur… Bref, entre les deux genres, tout s’opposait. En vieillissant et en réécoutant les vieux standards rock 80’s, je suis tombé peu à peu dans les méandres du glam rock / rock FM avec des groupes comme Quiet Riot, Mötley Crüe, Van Halen, etc… et j’ai kiffé !
C’est tellement extravagant, et de mauvais goût parfois, qu’il est évident que ces groupes-là ne se prenaient pas au sérieux. C’est donc ce qui m’a plu dans ce genre, et j’ai eu envie d’intégrer cette légèreté et cette extravagance dans mon prochain album.
Pour ce qui est de la réception de l’album, oui, des gens ont été déçus car ils s’attendaient à une redite des EP I, EP II et EP III, comme si un artiste devait constamment faire les mêmes morceaux pour que les fans - et peut-être lui-même - restent dans leur zone de confort.
Moi, j’avais envie de voir ailleurs, d’explorer de nouveaux horizons, du coup ce revirement plus rock et un peu moins électro en a surpris plus d’un. Il y a eu des déçus, oui, mais globalement l’album a plu et j’ai aussi gagné des fans parce que l’ambiance de ce nouvel opus les a bien faits délirer.

D'après les interviews que tu as données, tu sembles en général privilégier avant tout ce côté fun dans ce que tu fais, aussi bien pour toi que pour ceux qui t'écoutent. Je ne veux évidemment pas dire que tu ne fais pas les choses sérieusement, mais que tu ne sembles pas te prendre la tête.

Je me prends la tête uniquement quand je compose ; j’essaie de faire des morceaux cool et sur lesquels les gens vont prendre du plaisir à écouter, voire danser dessus.
Je ne suis pas là pour faire peur aux gens, ni leur vendre de la street cred à deux balles. Je ne vais pas m’inventer une image de bad boy alors que je ne le suis pas, pas plus que m’inventer une fausse identité en me revendiquant le fils de Satan pour gagner en pseudo crédibilité auprès de mon auditoire… Je suis trop vieux pour ces conneries.
Donc non, je ne me prends pas la tête dans ce que je fais, j’essaie de le faire avec fun. Le plus important pour moi, et aussi pour l’équipe qui m’entoure, c’est de travailler dans les meilleures conditions possibles : rester pro tout en gardant la blague prête à être dégainée.

Pourtant, entre la première partie de Ghost, le Coachella, le Hellfest, l'Olympia... (j'ai adoré aussi la vidéo d'Arte) il y aurait de quoi se prendre au sérieux, non ? (et tu as dû en voir, bien des gens dont c'était le cas pour moins que ça) Que retiens-tu au final de chacune de ces expériences ?

Les gens qui se prennent au sérieux m’ennuient en fait, surtout si c’est une posture créée de toutes pièces juste pour se donner un genre. Je prends les choses comme elles viennent ; les opportunités se présentent, et je les saisis. Comme je n’ai aucune contrainte artistique et que je décide moi-même vers où je veux mener ma barque, je me sens délesté de pas mal de frustration qui pourrait me faire péter un câble. Chaque expérience vécue, je la vis à 100%, et puis après je passe à la prochaine étape, la tête dans le guidon. Tant que tout le monde est content, que ce soit d’un point de vue du public mais aussi de la team avec laquelle je travaille, eh bien je suis satisfait. Ça peut paraître complètement démago, mais au final ce que je retiendrais de toutes ces expériences, c’est la simplicité dans laquelle les choses se sont faites.

Pour terminer, est-ce que tu penses revenir par la suite à quelque chose de plus sombre ? Tu avais même évoqué il y a quelques temps l'éventualité de pousser vers Nine Inch Nails ! Alors pourquoi pas carrément de l'électro-rock ou de l'indus ?

Le prochain opus (le deuxième volet de la trilogie) sera effectivement plus sombre et indus à la In Slaughter Native. Le protagoniste de mon histoire va passer d’amoureux éconduit à tueur en série. On sera donc dans des ambiances plus malsaines.

Après les festivals estivaux, Carpenter Brut repartira à la conquête de l'Europe (toutes les dates ici) puis des States en faisant la première partie de Ministry avec Igorrr.

Merci à Sylvie Martins, Clément Péneau, et évidemment à Franck.



             





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