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Under the Skin de Jonathan Glazer

2013 - 1h48



La première fois que j'ai vu - et tardivement - Under the Skin, j'ai d'abord eu une réaction de rejet. Son côté austère voire auteurisant, et où il ne me semblait pas se passer grand-chose, a eu raison de moi. Mais j'ai tout de même tenu jusqu'au bout, et bizarrement il ne m'a pas quitté après cela. Il faut dire aussi que j'avais été vivement marqué déjà par certaines séquences qu'il contient. Je suis donc revenu sur ce à quoi j'avais assisté avec le recul nécessaire, sous un regard différent, bénéficiant aussi cette fois d'une vue d'ensemble du récit. La lumière a traversé l'espace pour m'atteindre, et alors le pensum est en fin de compte devenu révélation, presque une épiphanie.

Il faut dire aussi que le début du film ose s'attaquer d'emblée à 2001, une référence en SF métaphysique : l'obscurité, la bande-son oppressante, et des mouvements à l'image qui font autant penser à des machines qui s'activent - ou à un objectif de caméra - qu'à des objets célestes. Et encore, au départ il ne devait même pas y avoir de musique, ce qui aurait été dommage tant les compositions atmosphériques de Mica Levi - ses premières pour le cinéma - sont fascinantes et contribuent largement à l'ensemble. Apparaît alors un œil en gros plan, mais comme créé synthétiquement du fait qu'il baigne dans un liquide blanc ; celui-ci semble du même coup nous observer dans notre position de voyeur, comme un effet de miroir (motif qui reviendra à plusieurs reprises).

Et puis il y a ces exercices de diction (des enregistrements de ceux qu'a faits Scarlett Johansson avec un coach vocal, habilement récupérés pour être utilisés). Enfin il y a la mise à nu - au sens propre - de l'actrice principale, qui balaye d'emblée toute érotisation de son corps : ce n'est ici qu'un instrument, au service à la fois d'un rôle pour le film (tandis qu'elle est seulement une voix dans Her de Spike Jonze, jusqu'à être reprise plus tard par les IA) et d'une mission dans le récit. Il s'agit pour son personnage de séduire des hommes à l'aide d'une apparence physique féminine attirante, un camouflage pour flatter l'égo d'êtres dont la disparition attirera moins l'attention du fait de leur solitude.



Et encore, je n'ai pas eu connaissance tout de suite des conditions de tournage avec tout un système de caméras cachées dans la première partie, notamment dans une camionnette dans le but d'interagir avec des non-acteurs, ce au hasard des déplacements de l'actrice (Jonathan Glazer poursuivra dans cette volonté d'expérimentation filmique pour La Zone d'Intérêt, en dissimulant cette fois aux acteurs tout processus de captation par une équipe technique). La mise en abyme est du coup d'autant plus perturbante, avec une actrice internationale (une "étoile") incognito qui interprète une extraterrestre dénuée d'émotions, laquelle joue à être humaine pour capturer ses proies.

Ainsi une fois les hommes pris dans ses filets et emmenés, comme hypnotisés, il n'y a plus de retour possible. Comment alors ne pas être hanté par les images qui nous les montrent s'enlisant dans une matière noire, pour ensuite flotter comme de retour dans du liquide amniotique ; c'est alors qu'on réalise vraiment - si on n'a pas lu le pitch - que nous assistons à quelque chose qui nous dépasse (même si auparavant des lumières étranges peuvent être aperçues dans le ciel). D'autant plus qu'à l'issue de cela, ils sont vidés de leur intérieur pour ne laisser qu'une enveloppe corporelle vidée de son contenu. On peut imaginer que ces victimes sont des consommables pour alimenter je ne sais qui ou quoi, mais cet élément est très brièvement présenté (un indice est par contre donné dans la tracklist de la soundtrack avec le mot "meat") là où le livre de Michel Faber - ici très librement adapté - insiste là-dessus pour un détournement bien plus prononcé du cruel univers de l'élevage industriel.

Comme je connaissais le réalisateur de ce film seulement comme faiseur de clips musicaux, que ce soit pour Massive Attack, Radiohead ou Unkle (il a aussi fait beaucoup de spots publicitaires), cela ne m'a pas surpris plus que cela qu'il ait choisi de baser son film avant tout sur des idées visuelles tout en sensations, afin de proposer sa vision personnelle de l'histoire (ce qui a demandé 10 ans avant de pouvoir se concrétiser). Depuis j'ai découvert le reste de sa filmographie, courte mais variée : un film de gangsters british classique mais stylé (Sexy Beast en 2000 avec Ray Winstone et Ben Kingsley), et puis un film étrange sur le deuil (Birth en 2004 avec Nicole Kidman), avant de s'attaquer à l'Holocauste en 2023. Ici nouveau changement de registre, pour un film bel et bien exigeant mais ô combien riche de par ses possibles interprétations. Certains l'ont ainsi analysé sous l'angle du féminisme, d'autres du genre, voire parfois de l'étranger (bah oui, un "alien"...) ; mais ce qui a intéressé Glazer - et il n'a pas cessé de l'évoquer lors de la promotion de son film -, c'est avant tout un regard extérieur porté sur l'humanité.

Cette immersion presque documentaire se passe dans les environs de Glasgow, surtout dans une banlieue grisâtre, avec un peu de rues animées, de centre commercial et de boîte de nuit, mais aussi des paysages rudes - en plus en hiver -, aux allures parfois presque sauvages voire hostiles (ce que l'on retrouve aussi parfois en ville). Cela se traduit d'abord par une observation détachée de ce biotope, seulement dans un but de prédation ; ainsi, même un bébé qui se retrouve seul sur une plage après la noyade de ses parents ne présente aucun intérêt. Mais peu à peu, cette attitude de détachement va commencer à changer. Ce sont d'abord d'autres pleurs d'enfant qui résonnent comme en écho à ce qui s'est déroulé auparavant, puis des roses maculées de sang (celui du vendeur à la sauvette qui lui donnent). Ou encore quand elle trébuche et tombe sur un trottoir fréquenté, des quidams l'aidant aussitôt à se relever. Enfin et surtout, il y a la rencontre avec un homme au visage déformé à la Elephant Man (je pensais qu'il s'agissait d'un trucage, mais l'acteur Adam Pearson est en fait atteint de neurofibromatose).



Sans doute qu'une fois de plus son comportement avec lui n'est pas sincère, que les gentillesses à son égard sont simulées. Il n'empêche qu'un lien semble se créer entre eux, lui qui est différent à l'extérieur comme elle l'est à l'intérieur. Après l'avoir capturé dans sa toile, elle regarde ainsi son propre reflet factice tandis qu'une mouche se débat incapable de s'échapper. C'est le déclic, et elle finit par libérer le captif ; que cela soit mû par la culpabilité ou la pitié, qu'importe. A partir de ce moment transitionnel, elle va véritablement s'intéresser à ce qui l'entoure, et à ce que ressentent les humains. C'est l'écoute de musique, la sensation de vertige, l'observation de la nature... Se connaître soi-même pour s'ouvrir aux autres, et vice-versa. Et quand elle se scrute dans le miroir, ce n'est plus qu'une image en surface qui lui est renvoyée ; elle réalise que les êtres ne sont pas que des corps, qu'il se passe des choses "sous la peau" : des pensées, des émotions...

Elle qui exécutait sa tâche sans sourciller, sans remettre quoi que ce soit en question, elle cherche alors aussi à s'émanciper, échappant au complice qui la supervisait et qui la suivait sans cesse à moto. Ce corps au début du film à qui elle a pris les vêtements, c'était d'ailleurs peut-être sa semblable, de la même façon qu'il y a plusieurs motards qui tentent de la retrouver. Comme la fourmi aperçue sur son doigt aussi dans les premières minutes du film, chacun a un rôle défini dans la colonie ; une fourmi qui a pu nous paraître insignifiante ainsi qu'elle-même considérait les humains, mais auxquels elle a fini par s'identifier. C'est qu'à force de les côtoyer, elle a fini par découvrir l'empathie, cette notion si chère à Philip K. Dick et qui exprime le fait de ne pas être insensible à la douleur des autres.

Mais ses efforts pour essayer de vivre comme une humaine lui rappellent aussi ses origines différentes. Quand elle essaye de manger ou de faire l'amour, elle est limitée par son véritable corps qui n'est pas adapté à tout (d'ailleurs j'utilise "elle" alors que bon...). Elle fuit donc la civilisation pour dans son exil se rapprocher cette fois de la nature. Elle s'allonge et s'endort, semblant apaisée quand on la voit à l'écran en surimpression avec la forêt dans laquelle elle s'est réfugiée. Mais ironie du sort, karma ou autre, c'est au même moment qu'elle va vivre le sens premier du mot empathie jusque dans sa chair : "entrer dans la douleur". En effet, un bûcheron sur lequel elle était tombée par hasard se révèle être lui aussi un prédateur qui profite du fait qu'elle soit seule et vulnérable. Dans une inversion des rôles, celle qui au départ était une chasseuse devient ainsi la proie, jusqu'à sa mise à mort par un être qui même s'il est humain est malgré tout dénué de ce qu'elle a acquis.

Elle qui commençait à ressentir les choses, dorénavant sensible au monde qui l'entoure, se retrouve totalement submergée par les émotions, en particulier dans sa situation d'impuissance face à son agresseur. Et quand dans l'action on finit par découvrir sa véritable apparence sous la peau qui cède, son bourreau s'empresse de détruire ce qu'il ne comprend pas (sans doute lui aussi sous le coup de la peur). Ainsi malgré tout ce qu'auparavant elle a fait d'horrible, d'inhumain - de notre point de vue -, et sa différence physique mise à jour, ce n'est plus elle le monstre : brûlée vive, elle devient à son tour une victime. Tout juste a-t-elle le temps de se retrouver une dernière fois face à elle-même, avec un mouvement de son "masque" (tout comme le corps au début du film versait une larme alors qu'elle semblait pourtant morte) : son vrai soi. Que l'existence est complexe, mais aussi fragile et éphémère.

Christophe Muller, 08/2024








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