Avant que Jesse James ne se fasse assassiner par ce lâche de Robert Ford, Nick Cave avait déjà tâté du western trois ans auparavant, non seulement en ce qui concerne la musique -
avec là encore Warren Ellis -, mais cette fois-là également au scénario. Même s'il avait déjà publié un roman - Et l'Ane vit l'Ange (1989) - ainsi que des recueils de poésie, The
Proposition a ainsi constitué ses premiers écrits pour le cinéma en 2004, quelques trente années après ses débuts musicaux. C'est en fait après avoir cédé à la demande de plus
en plus pressante du réalisateur John Hillcoat - les deux hommes se connaissant depuis très longtemps (ils avaient déjà collaboré pour un film carcéral en 1988, intitulé Ghosts...
of the Civil Dead, ainsi que pour des clips) - que le songwriter a gratté sans relâche pendant trois semaines pour aboutir à un récit crépusculaire.
Le résultat à l'écran est une réussite tant narrative que visuelle, certes grâce à ses créateurs et acteurs, mais aussi en apportant pas mal d'originalité aux histoires de cowboys
par l'intermédiaire de son contexte, malgré certaines oeuvres assez récentes qui ont parfois réussi à leur redonner vie avec brio (notamment la série Deadwood, mais aussi
Retour à Cold Mountain d'Anthony Minghella). C'est que les caractéristiques habituelles du genre (personnages-types, scènes-clés) ont été
transposées en Australie à la fin du XIXème siècle, dans le vaste désert qu'est l'outback ("l'arrière-pays") que Nick Cave ne connaissait même pas (né au sud-est du pays en 1957, il
est parti pour le continent européen en 1980). Avant cela, il y avait bien eu Ned Kelly (2003) avec feu Heath Ledger dans le rôle-titre de cette légende nationale, mais le
résultat était plutôt mitigé, un brin trop classique en comparaison.
Guy Pearce est Charlie Burns
Ici, on se rapproche justement plus de l'intensité du Jesse James peint par Andrew Dominik (un autre Australien) mais sans la langueur (et en moins long). Après un générique où défilent
des photos d'époque et une belle musique, le rythme change subitement car l'histoire commence par l'arrestation de deux des frères Burns, après l'assaut armes aux poings dans un
bordel où ils s'étaient réfugiés. L'un des deux est Charlie (Guy Pearce, qui retouche du colt après avoir affronté Robert Carlyle dans le Vorace d'Antonia Bird), le cadet étant relâché avec un choix terrible à faire, la
"proposition" qu'il ne peut refuser : aller tuer son aîné et leader de la bande, ou laisser son benjamin retenu prisonnier être exécuté.
Dans ce coin paumé que constitue un avant-poste colonial, des hommes de loi de l'empire britannique font donc la chasse aux brigands et aux aborigènes rebelles, ces derniers
remplaçant à la fois les indiens et et les esclaves noirs. Le film en profite d'ailleurs pour aborder un sujet tabou : le sort impitoyable réservé aux premiers habitants de ce
continent. Mais le manichéisme n'a pas sa place dans cette histoire, laissant la part belle à des personnages complexes. Le capitaine qui commande quelques hommes a comme ambition
de "civiliser" les habitants tout en fermant les yeux sur la capture, voire le massacre des tribus considérées comme sauvages. S'il apparaît d'abord cruel (l'acteur qui l'interprète
est d'ailleurs habitué aux rôles de salaud), il s'avère en fait peureux, cherchant à protéger sa délicate femme (Emily Watson), avec qui il a été forcé à l'exil dans une contrée
hostile plus qu'autre chose.
La chaleur écrasante et l'horizon dénué de tout signe de vie à perte de vue permet de cogiter tranquillement, mais aussi de rencontrer des personnages
qui peuvent s'avérer dangereux, en étant avant tout en manque de repères : un vieil homme (John Hurt) dément - en apparence -, un jeune chien fou et un aborigène qui ont
rejoint les frères irlandais, des tueurs, mais aussi des hommes sensibles à la nature et aux beaux textes. Dixit Nick Cave : "La moralité est un luxe pour ceux qui essayent de
survivre."