Quand Eureka est présenté au Festival de Cannes, il reçoit deux prix mais en parallèle de ceux attribués par le jury du festival. Koji Yakusho, alors dans la quarantaine, est déjà connu et même acclamé pour ses prestations dans L'Anguille ou Cure. C'est d'ailleurs aux côtés de Kiyoshi Kurosawa que Shinji Aoyama a débuté sa carrière comme assistant réalisateur.
On ne peut pas en dire autant niveau réussite pour lui, dont le film - qu'il a aussi décliné en roman (publié en France chez Actes Sud en 2004) - lui apporte une reconnaissance internationale, mais fait malheureusement figure d'exception dans une filmographie inégale d'une dizaine de longs-métrages jusquà sa mort en 2022 à l'âge de 57 ans.
Le film, tourné en couleurs pour être désaturé en sépia (comme le fera Avalon de Mamoru Oshii l'année suivante) est déjà très beau visuellement. Au point que de nombreux plans pourraient en être extraits pour figurer dans une exposition photo, comme les polaroïds pris par les personnages. Mais le film est long, très long, à l'image en fait du chemin avant de pouvoir envisager de se reconstruire.
Qu'un salaryman pète les plombs, et c'est en effet la vie qui bascule pour les passagers d'un bus dans une petite ville de province japonaise. Comment se remettre d'un tel trauma, c'est alors la question qui se pose ; avec aussi la culpabilité de s'en être sorti, contrairement à d'autres dont la vie s'est arrêtée sur le parking d'un centre commercial.
Ils sont trois, le chauffeur ainsi qu'un frère et une soeur (qui le sont aussi dans la vie). Le temps passe, mais rien ne change et leur famille les lâche, à moins que ce ne soit le contraire. Et plutôt que de déprimer chacun de leur côté, ils se retrouvent pour ne plus se quitter. Même s'ils ne se parlent pas beaucoup, préférant communiquer comme par télépathie ou par code en toquant avec leur poing, un lien indéfectible s'est créé entre eux.
On les voit donc partager des scènes de la vie quotidienne : les repas, les balades à vélo, le sommeil quand il veut bien venir... Un cousin des enfants se joint même à eux pour leur donner un coup de main (on découvrira en fait que lui aussi a vécu le même genre de situation des plus marquantes). Mais la douleur est plus forte que tout pour certains, avec des pulsions de mort qui prennent parfois le dessus.
La solution envisagée sera en fin de compte de faire une virée, une catharsis en reprenant leurs places d'origine dans un minibus, derrière le volant et comme passagers. Mais ils ne se contentent pas de suivre le même chemin afin de retourner sur les lieux du drame ; ils partent plus loin sur les routes, traversant d'autres paysages.
Avec toujours de lents travellings, le récit prend alors des allures de road movie sur le dernier tiers du film. Et s'il y a eu peu de musique jusque-là, le plus souvent quelques notes de piano de temps en temps, la chanson de Jim O'Rourke à la fin - qui a donné son titre au film (elle a elle-même été inspirée du film de Nicolas Roeg, dont le musicien américain était très fan dans sa jeunesse) - accompagne le moment de la renaissance sur une plage, avec sur la falaise au fond gravé le mot "LOVE".